Alice Milliat, femme en or

Lors de leur création, les Jeux Olympiques modernes étaient exclusivement réservés aux hommes. Sous l’impulsion d’une institutrice nantaise, Alice Milliat, cette barrière a volé en éclat.

Le 30 septembre 1917, quelque part entre Soissons et Reims, la bataille du Chemin des Dames perpétue la tradition sanglante de la Première Guerre mondiale. Au même moment à Paris, un autre événement historique a lieu, sous la forme d’un match de football. Deux équipes de onze joueuses appartenant au club Fémina Sport s’affrontent, pour ce qui est le premier match entre femmes sur le sol français. Pour l’anecdote, ce sont les coéquipières de Thérèse Brûlé qui s’imposent sur le score de deux buts à zéro contre l’équipe menée par Suzanne Liébrard. L’initiative de cette rencontre revient à une institutrice d’origine nantaise et présidente du club de la Porte d’Orléans : Alice Milliat. Un jalon parmi tant d’autres d’un parcours hors du commun pour l’égalité des sexes. Pourtant, rien ne prédestinait cette Nantaise fille d’épiciers à devenir le porte-drapeau du sport féminin, en France et dans le monde.

À l’époque, voir des femmes s’écharper sur un terrain n’a rien de commun. Et même voir des femmes faire du sport en règle générale est chose peu courante. C’est l’époque où les opinions olympico-machistes du baron Pierre de Coubertin étaient omniprésentes : « Les Jeux Olympiques doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs. (…) Une olympiade femelle est impensable : elle est impraticable, inesthétique et incorrecte. »

Pantalon, amende et épicerie

Dans l’Europe du début du XXe siècle, les idées du baron font écho à la position générale de la gent féminine dans la société. Les femmes restent au foyer, s’occupent des enfants et préparent les tartes aux poireaux. La guerre vient chambouler l’ordre établi : les femmes prennent la place des hommes dans les usines et tiennent l’arrière. Alors que le port du pantalon leur est encore passible d’une amende, elles réclament un élargissement de leurs droits, de leurs attributions. Le mouvement des « suffragettes » anglo-saxonnes se montre ainsi particulièrement vindicatif dans sa quête du droit de vote, qu’elles obtiendront finalement en 1918 (pour les plus de 30 ans, leur statut sera aligné en 1928).

Les « suffragettes » impressionnent particulièrement et durablement Alice Milliat, qui vit à Londres depuis qu’elle a épousé à 20 ans Joseph, employé de commerce dans la capitale anglaise. Mais à peine quatre plus tard, en 1908, Joseph décède. Polyglotte et indépendante, Alice voyage un temps à travers le monde, avant de rentrer en France.

De la grâce, que diable ! Et du plaisir…

À son retour, Alice, pratiquante d’aviron, de natation et de hockey, entend bien faire reconnaitre le sport féminin. C’était sans compter sur les moeurs de l’époque. Elle se heurte rapidement à une succession de préjugés, d’interdictions en tout genre et de tabous sociétaux. Parmi eux : les tenues de sport doivent correspondre à la bienséance, sont donc interdits les pantalons pour les épreuves en plein air ; une femme qui laisse apparaître ses bras et ses chevilles est cataloguée comme dévergondée ; la « faiblesse » des femmes est souvent mise en avant, chaque chute ou blessure d’une femme lors d’une épreuve est érigée en exemple ; l’effort demandé par une activité sportive ne convient guère à la « grâce » attendue chez la femme ; la stérilité était considérée comme un risque de la pratique sportive ; on pensait même que la bicyclette pouvait leur procurer du plaisir…

1 match, 22 joueuses, 10 000 spectateurs

Dirigeante dès sa fondation en 1912, Alice Milliat devient présidente du club omnisport Fémina Sport en 1915. Devant le succès de la structure, qui accueille les plus grandes championnes de l’époque – Germaine Delapierre, Thérèse Brûlée, Violette Morris… – et la multiplication d’initiatives du même genre sur l’ensemble du territoire, Alice fonde avec quelques autres la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France en 1917. Les ambitions de la fédération sont élevées. La première édition des championnats de France d’athlétisme féminin est disputée en juin de la même année. Un championnat de France de football féminin est mis en place en 1918. C’est une première mondiale. Toujours en foot, une rencontre entre l’Angleterre et la France à Vincennes attire plus de 10 000 spectateurs.

Ces succès nationaux donnent du poids à Alice Milliat, qui milite pour l’intégration définitive des femmes aux Jeux Olympiques. Jusqu’à présent, elles se contentent d’être invitées à la grand-messe quadriennale. Depuis 1900, le golf et le tennis ont leurs compétitions féminines mais les autres épreuves sont toujours sujettes au bon vouloir des organisateurs (gymnastique en 1924, natation en 1908, boxe féminine en 1904…). Pourtant, le CIO et le toujours très influent Pierre de Coubertin continuent d’ignorer les revendications d’égalité.

De la pureté à la parité

Alors Alice Milliat prend les choses en main et organise de son côté les premières compétitions internationales d’athlétisme. Ce fut d’abord un meeting à Monte-Carlo en 1921 puis une compétition au stade Pershing effrontément appelée les « 1ers Jeux Olympiques Féminins ». 20 000 personnes sont présentes pour assister aux onze épreuves dans le bois de Vincennes. Nouveau refus du CIO pour les JO de Paris en 1924. Mais Alice Milliat ne lâche pas les mollets des organisateurs et après une nouvelle édition de ses Jeux Olympiques féminins, en 1926 à Göteborg, elle ouvre enfin les portes des « vrais JO » aux femmes, en 1928, à Amsterdam.

Le baron continue de maugréer dans son coin : « (la participation des femmes aux Jeux Olympiques) constitue un affront majeur à la grandeur et à la pureté originelle de cette compétition ». Certains doutes sur la résistance féminine à l’effort refont surface, après les difficultés rencontrées sur l’épreuve du 800 mètres par certaines participantes. Mais Alice Milliat a validé l’œuvre d’une vie : donner au sport féminin une vitrine mondiale.

À Amsterdam, 277 femmes participent aux JO sur un total de 2 883 athlètes. Cette proportion ne cesse d’augmenter avec un nouveau record atteint à Rio, en 2016, où 45% des athlètes étaient des femmes. Mieux, depuis 1992, chaque nouveau sport inscrit à l’agenda olympique doit comporter une épreuve féminine correspondante. Avec son lot de médaille d’or. 

Par Jean-Romain Blanc 

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