Aux origines du Marathon de New York

Ni le plus ancien, ni le plus rapide, le Marathon de New York reste pourtant le plus mythique. Tout cela parce qu’une poignée d’iconoclastes ont décidé de faire ce que tout le monde considérait comme impossible.

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Des fous en sous-vêtements. Dans les années 1960, l’Amérique se déchire autant qu’elle se réinvente : Vietnam, JFK, mouvement des droits civiques, British Invasion, Summer of Love… L’heure est à la contre-culture, à la révolution, à l’amour, à la guerre, à la paix, aux découvertes. Et au milieu de tout cela, à New York, dans le Bronx même, une poignée d’hommes courent aux alentours du Yankee Stadium, T-shirt serré et micro-short, sous le regard interloqué des badauds. La course à pied n’a pas alors le succès d’aujourd’hui, et se cantonne bien souvent aux stades, même si Bill Bowerman, le co-fondateur de Nike et coach de Steve Prefontaine, a ramené l’idée du jogging d’Australie en 1962. Hal Higdon, premier Américain au marathon de Boston en 1964, écrit ainsi dans le New York Times en 1968 : « Aujourd’hui, la majorité des coureurs – ou “joggers“ merci – semble être tranquillement entre deux âges, notre bon groupe bizarre trop vieux pour le LSD et trop jeune pour Medicare »« Il y avait très peu de coureurs à l’époque, confirme George A. Hirsch, coureur précoce, éditeur de longue date de Runner’s World et président de New York Road Runners, l’association qui organise le NYC Marathon. Il y avait une centaine de personnes au marathon de Boston en 1969, et nous pensions que c’était déjà énorme. Surtout, nous étions très dévoués. Tout le monde était très compétitif : personne ne considérait cela comme un loisir, personne n’était là pour perdre du poids. Nous étions un tout petit groupe “hardcore“, un peu bizarre, en dehors de la société. »

Au milieu des fous, Fred Lebow est le roi. Né Fischl Lebowitz en 1932 en Roumanie, il a fui une Europe ravagée par la 2e Guerre Mondiale pour se retrouver à New-York. Il gagne – bien – sa vie en réalisant des contrefaçons de qualité et s’est mis au running pour s’améliorer au tennis, qu’il abandonne bien vite. Lebow court partout, tout le temps, mal, et lentement. Le paradoxe lui convient. « Il n’avait pas de loisir, pas de passion, pas de relation. En revanche, il était extrêmement déterminé », se rappelle Hirsch. Lebow imprimera sa volonté à la course à pied, et à son histoire.

Central Park, 55 finishers

Alors que les sixties touchent à leur fin, le Bronx se refuse un peu plus chaque jour aux coureurs iconoclastes. Le traffic se fait plus présent. « Les enfants nous jetaient des pierres »se remémore Ted Corbitt, légendaire fondeur et président fondateur de New York Road Runners, dans le documentaire Run For Your Life. Heureusement, Lebow a une idée folle : courir dans Central Park. Et une autre encore plus folle : y organiser un marathon. Il ne sera jamais un grand coureur, mais Lebow a l’intuition que son destin est lié à celui de la course à pied. Il veut l’ouvrir au plus grand monde, la rendre publique, médiatique, au grand déplaisir des aficionados de la première heure. Alors en 1970, aidé par Vincent Chiappetta (pour l’organisation) et Ted Corbitt (pour le tracé), Lebow lance le premier « vrai » Marathon de New-York ; d’autres ont existé auparavant, comme le Cherry Tree Marathon.

Avec l’accord du Département des Parcs, la course est fixée au 13 septembre 1970. Pour les 127 coureurs ayant déboursé un dollar d’inscription, à peu près quatre tours et demi sont au programme. Seulement 55 terminent. Grâce aux 300 dollars tirés de la poche de Lebow, tout le monde reçoit une canette de soda, les vainqueurs une montre bon marché. C’est un semi-échec, la foule ne s’étant pas exactement massée pour admirer la compétition. À l’exception des amis et la famille des participants, peu nombreux auront été les curieux. Seulement une centaine de spectateurs ont ainsi assisté à la victoire de Gary Muhrcke en 2:31:38.« Quand on courait à travers Central Park, les gens dans le parc n’était pas vraiment au courant de ce qu’il était en train de se passer » rembobine Hirsch. De fait, si la course se développe quelque peu dans les années à suivre, il faudra attendre l’arrivée d’un nouveau fou pour qu’elle explose véritablement.

La vision de Spitz

Comme Lebow, George Spitz était connu pour son énergie débordante, et aussi pour sa faculté à perdre des élections. En 1975, pour une fois sans course électorale à préparer, il décide de s’attaquer au Marathon de Boston, qu’il termine dans un temps honorable de 3 heures et 20 minutes. Avant de se poser LA question, en New-Yorkais pur et dur : « Si Boston peut avoir un marathon dans les rues de la ville, pourquoi pas New York ? ». Spitz va jusqu’à imaginer une course à travers les cinq arrondissements. Une idée dingue, même pour Lebow. « Jamais la ville ne fermera les rues pour une course » oppose-t-il.

Spitz enclenche alors la machine. Il convainc tout d’abord Percy Sutton, le président de Manhattan et supporteur du marathon de Central Park. Qui à son tour, récupère 25 000 dollars auprès des magnats de l’immobilier Jack et Lewis Rudin. De quoi faire flanchir Lebow et Hirsch, dont le magazine New Times investit 5 000 dollars. Sutton, Lebow et Hirsch vont alors rencontrer le maire, Abraham Beame. Hirsch rembobine : « La ville souffrait d’une crise financière et d’une forte criminalité. Nous avons suggéré que la célébration du bi-centenaire des Etats-Unis, prévu en 1976, soit accompagnée d’un marathon dans les cinq arrondissements. Beame a accepté sans réaliser ce que cela signifiait vraiment. Personne – ni nous, ni les gens dans le bureau du maire – n’a parlé du fait que le marathon puisse devenir un évènement annuel, ou ni a même pensé ».

« Si on devait fermer New York pour un marathon, je devais voir ça »

Fred Lebow se transforme alors en plus grand défenseur de la cause, de réunions en conférence de presse, charmant les fonctionnaires, les politiques, les journalistes et le grand public avec son accent slave et ses grandes idées. Parce qu’il sait que « son » marathon a besoin de têtes d’affiche, il persuade de participer Frank Shorter, médaillé d’argent et d’or aux deux dernières Olympiades, et Bill Rodgers, vainqueur du marathon de Boston l’année précédente. Shorter accepte en partie l’invitation pour « voir si la police pourrait fermer les rues de New York pour une course à pied. Si on devait fermer New York pour un marathon, je devais voir ça ».

Finalement, le 24 octobre 1976, 2002 hommes et 88 femmes s’élancent de Fort Wadsworth sur le côté Staten Island du Verrazano-Narrows Bridge. « C’était extraordinaire, se souvient un Hirsch ému. Il y avait des hélicoptères qui nous survolaient, et énormément de bruit, dans une ambiance de fête. On n’arrivait pas y croire. George (Spitz, ndlr) m’a dit après la course :“Lorsqu’on est sorti du pont et qu’on est entré sur Bay Ridge, il y avait une foule de gens qui nous encourageaient ! J’étais sous le choc, complètement sous le choc !“ Personne n’avait prévu que cela prenne de telles proportions. Après un tel succès, on ne pouvait plus revenir en arrière. » Rodgers s’impose finalement devant Shorter, la première de ses quatre victoires consécutives. L’histoire du Marathon de New York était en marche. Enfin, en course.

Par Charles Alf Lafon
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