« Je ne sais jamais à quoi m’attendre au prochain pas ! »

Alsacien de 30 ans, Clément Gass est un mordu de montagne, de chemins techniques et de dénivelé. Un traileur comme un autre ? Pas tout à fait, car Clément est aveugle. 

Quel est ton premier souvenir de toi en train de courir ?

C’était vers l’âge de 6 ans avec mon grand frère voyant, dans un supermarché. On s’ennuyait tous les deux, notre mère faisait les courses, discutait avec des gens. Alors il s’est mis à courir entre les rayons pour passer le temps. J’écoutais par où il passait, j’entendais les tours qu’il faisait. Et d’un coup, je me suis mis à courir après lui. Jusqu’à ce qu’il évite un poteau ; et pas moi, évidemment. Je me le suis pris en plein front : 6 points de suture. Ça aurait du me calmer pour un moment mais ça a eu l’effet inverse. Ça a été un déclic pour commencer à me déplacer seul en apprenant des parcours par cœur.

Comment en es-tu venu à courir régulièrement ?

Enfant, je marchais vite. Je ne pouvais me déplacer qu’à pied, forcément. Pas de vélo, pas de roller, pas de trottinette. Donc pour gagner du temps, je marchais vite. Autour de la maison de mes parents, il y avait pas mal de chemins que j’aimais emprunter. J’ai commencé à courir à 15 ans, suite logique pour aller plus loin, au village suivant. Plus d’ailleurs dans un objectif de découverte que de performance. Je n’avais pas de logique chronométrique. Ça, c’est venu plus tard, vers 18 ans.

Que s’est-il passé ?

J’étudiais à Nancy, en prépa scientifique. Je vivais en taupe, je passais ma semaine entre quatre murs. Alors le weekend, je rentrais chez mes parents et je prenais ma revanche. Je voulais me prouver que la sédentarité de la semaine ne m’avait pas diminué physiquement. J’ai commencé à me chronométrer sur les chemins que je connaissais par cœur. Pour voir si la semaine suivante, je faisais le même chronomètre ou si je m’améliorais. Dès que je n’ai plus réussi à descendre mon chronomètre, au bout d’un an, j’ai augmenté les distances : 10, 15, 20km.

Tu courais seul ?

Oui. Dans mon entourage, tout le monde faisait beaucoup de randonnées mais personne ne courait. En fait, je n’avais pas besoin qu’il y ait quelqu’un. J’ai commencé à courir avec des gens en poursuivant mes études à Rennes, en m’inscrivant au club d’athlé de l’université, parce que je ne connaissais plus les chemins.

Et puis un jour, j’ai rencontré Christian Hommaire, qui avait déjà guidé des non-voyants. On a commencé à s’entraîner ensemble sur les routes près de chez mes parents. Avant, je n’avais jamais couru sur les routes, hein ! À cause des voitures.

« Je voulais me prouver que la sédentarité de la semaine ne m’avait pas diminué physiquement. » 

Pendant plusieurs années, tu cours accompagné lors des courses officielles. Comment es-tu venu à courir en autonomie ?

En 2015, j’ai rencontré Gérard Muller, un grand aventurier aveugle qui a notamment parcouru le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle avec une application GPS. Il m’a mis au défi de l’utiliser en courant. Le Trail de Kochersberg – 26km – se déroulait quelques temps après, et mon entraîneur n’était pas là. Alors je me suis dit « pourquoi ne pas courir tout seul avec ce GPS ? ».

Comment cette application fonctionne-t-elle ?

Tout d’abord, on est allé enregistrer le parcours avec Christian, mais on a du s’y reprendre à 4 fois car le système était vraiment à l’état de prototype. On relevait des informations sur la direction, le relief, les obstacles. J’écoute ensuite le parcours plusieurs fois avant la course et le matin même.

Et cette première course alors ?

Une aventure ! Parce que c’est des chemins que je ne connaissais pas, plus accidentés que la route, avec des racines, de la pente, de la boue. En plus de cela, il y a la direction à suivre correctement, les informations du GPS à interpréter. Durant la course, je le règle à 300 mots par minute (le débit moyen d’une conversation à l’oral est de 200 mots par minute, ndlr) mais ce n’est pas assez précis pour avoir une description du terrain à l’échelle microscopique. Alors il faut aussi gérer les informations du sol avec la canne et les pieds, les sensations… Je ne sais jamais à quoi m’attendre au prochain pas ! Physiquement, je ne peux pas me mettre à fond, car l’aspect technique est plus difficile. Je dois rester à 110-120 pulsations par minute pour garder suffisamment de lucidité afin d’interpréter tout le flux d’informations de mon GPS.

Pendant la course, ça a bien fonctionné pendant la première moitié de la course… et ça a planté. J’étais bien content quand même car je pouvais tenir un bon rythme sur la première partie, pas aussi élevé qu’en étant accompagné mais quand même !

Qu’est-ce que cela change pour toi de courir seul ?

Courir à deux, c’est chouette parce qu’il y a un partage et une optimisation de la performance car l’accompagnement est le système de guidage le plus efficace. Mais schématiquement, je suis un peu tenu en laisse. Ce n’est pas moi qui gère le pilotage, je donne juste le maximum sur le plan physique. Je suis dans une catégorie à part : je suis handicapé et quelqu’un est là pour compenser ce handicap. Or j’ai toujours voulu dépasser ce handicap dans ma vie et être intégré dans la société de façon normale. Le défi est donc de me retrouver dans des conditions où je gère seul toute la course comme n’importe quel coureur.

« Je considère qu’un trail sans chute n’est pas un trail réussi car cela veut dire que je n’ai pas pris tous les risques. » 

Tu n’as pas peur de tomber ?

Je chute beaucoup ! Je considère qu’un trail sans chute n’est pas un trail réussi car cela veut dire que je n’ai pas pris tous les risques. Maintenant je sais quand je vais tomber, j’arrive à l’anticiper. Cette fraction de secondes me suffit pour me mettre dans la bonne position et me réceptionner sur les mains, en lâchant la canne et le bâton de randonnée.

Qu’est-ce que tu sens et ressens quand tu cours ?

Le paysage olfactif et tactile. L’odeur des sapins dans les Vosges, le sous-bois humide, l’odeur du bois qui vient d’être coupé, des plantes méditerranéennes dans le Sud… Et il y a beaucoup de choses à découvrir au sol avec la canne et les pieds. Le paysage sonore, je le ressens moins parce que je suis très concentré sur les informations : celles que me donne le GPS en haut-parleur mais surtout celles que je tire de la foulée des autres coureurs. J’entends où vont les autres et je peux prévoir les obstacles s’ils ralentissent par exemple.

Est-ce que tu as l’impression de représenter quelque chose quand tu cours ?

J’ai envie de montrer l’exemple, pour donner envie aux autres. Ce n’est pas moi qui vais faire moins de 3 heures sur marathon mais peut-être que d’autres en seront capables. Et pour cela, il faut déjà qu’il y en ait plus qui courent. Il faut ouvrir la voie partout dans le monde. J’ai mis du temps à le savoir mais on est à l’heure actuelle trois aveugles à courir en autonomie dans le monde, avec un Anglais et un Brésilien. Eux courent dans le désert, je suis le seul à courir en montagne. Mais je me dis que si je peux le faire, d’autres peuvent le faire. Je n’ai pas envie d’être une exception ! J’aimerais que le meilleur d’entre nous puisse participer un jour aux Jeux Olympiques.

Propos recueillis par : Chloé Duval
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