La technologie a-t-elle tué le plaisir ?

Quand il s’agit de course à pied, deux camps s’opposent dans une lutte inégale à la David contre Goliath : les partisans du courir sain, sobre, nu et les chantres de la technologie à tout va, montre connectée et réseaux sociaux.

À regarder les gens courir, on assiste à des scènes curieuses, souvent cocasses, ridicules parfois. Un homme s’arrête à un passage piéton. Le feu voiture vient de passer au vert. Une lueur d’agacement transparaît. Il plonge la main dans sa poche et en sort un téléphone portable. D’un geste rapide, il appuie sur l’écran… et le retouche aussi sec quand il peut enfin traverser. Que vient-il de faire ? En 2-3 clics, il a ouvert son application running, mis sa course en pause, et l’a reprise quelques secondes plus tard. Il ne faudrait surtout pas que l’application enregistre les secondes vainement perdues à attendre sur place.

Mireille Mathieu et vocodeur

On tient là une des premières conséquences de l’addiction du XXIè siècle, qui est au running ce que le vocodeur est au rap. La performance individuelle, que chacun peut mesurer à son état physique, à sa lassitude mentale, devient progressivement l’un des canons du sport. On ne court plus pour soi, on court pour « faire un temps », ou pire encore, on court pour les autres. Les coureurs ne sont plus seulement des simples sportifs qui transpirent, ils sont membres d’une communauté sociale bien définie. De là proviennent certains des maux et des mots de la course à pied : alimentation, social media, groupes d’entraînement, Adidas Running… Ou quand la course à pied n’est plus un hobby mais un outil de reconnaissance sociale, comme peuvent l’être les Doc Martens des skins ou la coupe au bol pour les fans de Mireille Mathieu. En poussant le raisonnement, le runner connecté ressemble à cette image d’Epinal du touriste asiatique, qui ne quitte pas un instant son appareil photo, comme s’il cherchait à mettre un filtre entre lui et le monde.

Les nano-espions ont d’autres moyens de pression sur le runner malléable. Ils s’immiscent dans ses muscles jusqu’à lui faire croire que ce sont eux qui courent à sa place. Il y a le cas en rugby, il y a quelques années, d’un joueur anglais qui avait été sorti par son coach sous prétexte que ses capteurs détectaient une baisse des capacités physiques. Incrédule, le type quitte le terrain et son équipe, complètement désorganisée par sa sortie, finira par perdre. C’est comme si on disait à un cycliste : « t’acharnes pas à vouloir grimper le Ventoux, mon grand, ton cardiofréquencemètre m’indique que t’es cuit, t’es sur la jante, t’es mau-vais ! ». Les gadgets électroniques sont un extraordinaire facilitateur dans tout ce que le terme peut comprendre en terme pratique ou ergonomique mais aussi au sens plus péjoratif de facilité ; comme si on pouvait se reposer sur des données sans s’appuyer sur ce qui fait le sel du sport depuis la nuit des temps : le dépassement de soi.

Impossible is nothing

Eddy Merckx n’avait pas la fréquence cardiaque la plus lente, ou la meilleure VO2 max, « il est simplement celui qui sait aller le plus loin dans la douleur » disait Philippe Miserez, médecin du Tour dans les années 1970. Est-ce qu’il est possible de pousser le raisonnement jusqu’à dire que Merckx, avec ses capacités physiques moyennes pour un athlète, n’aurait jamais eu la chance de devenir professionnel avec les moyens techniques d’aujourd’hui ? Non, mais un risque existe : celui que la technologie impose ses limites, sans tenir compte de données moins quantifiables, la capacité résistance à la douleur ou la confiance en soi notamment. Les athlètes de haut niveau l’affirment, le poids du mental dans la réussite est immense. Les exemples d’un sportif aux capacités médiocres qui atteint l’élite grâce à une volonté sans faille sont légions. L’inverse s’avère de plus en plus une anomalie. Il n’y qu’à compter : combien de porteurs d’eau Matuidi pour un magicien Ben Arfa ?

Mais les sportifs ne sont pas tous des hérauts du masochisme. D’autres voient la course à pied sans gadgets comme un retour aux sources du plaisir physique. Des mots comme « pureté » reviennent régulièrement quand on demande à des coureurs pourquoi ils choisissent de courir torse nu ou même sans téléphone GPS. Si aujourd’hui, les capteurs et les chaussures dernier cri sont indissociables de l’idéal de progrès, de performance, il n’en a pas toujours été ainsi. Il faut se rappeler qu’Abebe Bikila a remporté pieds nus le marathon olympique de Rome en 1960. Les chronos de l’Ethiopien étaient moins bons quand il était chaussé !

Skynet ou Terre nourricière

Plus globalement, le choix de courir débarrassé de tout atour s’inscrit dans un mouvement anti-technologique vérifiable par le nombre croissant de Bio c’ Bon et autres Biocoop. Magasins bios, coureurs « purs », pulls en chanvre : un triptyque souvent associé. Courir sans smartphone, c’est un peu notre Koh-Lanta à nous. Dans un délire un peu « exode urbain », on s’imagine en danger, pourchassé par une tribu de Papous en transe, et participant à un grand retour à la nature afin de pouvoir téter à nouveau la Terre nourricière au sein.

À trop vouloir se mettre en porte à faux avec une société toujours plus connectée, les coureurs débranchés peuvent virer dans des comportements de réac de base. Mais est-ce vraiment étonnant ? Souvent le moteur de cette démarche verte est la peur, irrationnelle, latente, omniprésente, de voir son monde dévorer par les machines, façon Terminator. Faire le choix de courir « nu », c’est dire non à l’emprise du processus, du fichier, de l’organisation, du « flicage internet ». Mais peut-on encore être sauvé ? Rien n’est moins sûr, 2029 et la domination de Skynet arrivent à grands pas…

Par : Jean-Romain Blanc
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