Le New Yorker

Joe DiNoto est l’homme derrière Midnight Half, un semi-marathon nocturne à moitié légal, sans tracé ni barrière, dans les rues de New-York. Il est également le fondateur d’Orchard Street Runners, un groupe underground et normcore de coureurs de haut niveau. Avant, Joe était gros et avait une carrière d’architecte toute tracée. Rattrapé par le 11-Septembre et la crise des subprimes, il a tout quitté pour se réinventer tel qu’il a toujours voulu être : un coureur. 

Pourquoi court-on ? Chacun possède sa propre réponse. Pour être en forme, se balader, se dépasser, comprendre, oublier, se souvenir, se sentir bien, se sentir mal. Certains pour poster leur parcours de 4 kilomètres sur Instagram, d’autres pour se sentir proche des chasseurs des temps jadis. La course se découvre parfois tôt, au détour d’un don, d’un cours d’EPS ou d’une famille, parfois tard. Joe DiNoto appartient à cette deuxième catégorie. Fils et et petit-fils de boulangers du Queens, à New-York, il est régulièrement moqué durant son enfance et développe en réaction un franc sentiment de revanche. Sa grande taille, près de 2 mètres sous la toise, le pousse à l’adolescence vers le basket, sport-roi de la ville. Si en usant les playgrounds, son corps s’affine, Joe, personnage entier et absolu, ne peut s’en contenter. Direction la salle de sport, les heures de souffrance, les haltères et les squats. Rajoutez à cela une alimentation des plus riches et abondantes et vous obtenez Joe, 20 ans, 110 kilos de gros muscles, persuadé d’être healthy. Jusqu’à ce rendez-vous avec son médecin traitant: «Je suis allé faire un check-up et elle m’a dit que ce n’était vraiment pas sain, expose-t-il aujourd’hui, svelte dans son t-shirt blanc. Que je ferais mieux de faire plus de cardio et d’être mince, une chose à laquelle je n’avais jamais pensée. »

« Ok fils de pute, on va régler ça »

C’est grâce à sa doc qu’il troque les quelques minutes sur le tapis de course de sa salle de sport pour des sorties au grand air dans les rues de Manhattan, où Joe vient de déménager pour ses études d’architecture. « Les kilos superflus se sont rapidement évaporés. Un kilomètre est vite devenu cinq puis huit puis quinze par jour, à peu près cinq fois par semaine. » Courir dans la ville est aussi un excellent moyen de la découvrir. Même s’il a vécu à New-York toute sa vie… « À pied, tu vois des choses que tu ne verrais jamais en voiture ou dans le métro. » Pourtant, Joe en a vu des choses: « Dès mes 8 ans, je passais mes étés avec mon père à faire des livraisons. On allait à 2h du matin dans le Bronx charger le camion à la boulangerie de mon grand-père, on partait une heure après et on livrait partout dans Manhattan, d’Harlem au quartier financier. J’étais hyper excité, c’était l’aventure: j’ai vu des types prendre des balles, des ruelles rouges de sang. »

Pour retrouver cette sensation, Joe décide de courir en nocturne. Il tombe amoureux du vide, plus grand encore après les attentats du 11 septembre 2001. « Tout le monde avait peur, j’avais la ville rien que pour moi. Et puis courir la journée ou le matin, je trouvais ça très cliché. La nuit, tous mes muscles sont relâchés, mes sens plus alertes, j’ai l’impression de courir plus vite, d’avoir plus d’énergie. Si je vois une voiture, je fais la course avec elle jusqu’au prochain feu. Ou un cycliste. Ou j’essaye de les suivre aussi longtemps que je peux. Courir pendant 2-3 heures après avoir fait ce que j’avais à faire, ne pas avoir à supporter la chaleur du soleil, le trafic, du monde partout, c’était la liberté. » Une liberté à laquelle il ne peut goûter le reste du temps. Sans copine, sans beaucoup d’amis, Joe passe ses journées en bas de la chaine alimentaire d’un cabinet d’architecte. Chaque jour, dès 9h, il se retrouve à son bureau, corvéable à merci. « Les trois premières années de ta carrière, tu dois faire X heures pour avoir ta licence. Alors ils en profitent, te traitent comme une merde, te payent pareil. Je travaillais parfois 20h par jour. Et ils te disent qu’ils vont te récompenser avec un bonus à la fin de l’année et tu n’as rien. » Joe réalise alors que le métier de ses rêves n’est pas aussi créatif qu’il le pensait. Piégé, il va évacuer toute sa frustration dans les rues, foulée après foulée. « J’avais un job, j’avais la sécurité, mais je voulais autre chose. Je ne savais pas encore quoi, mais je savais qu’il y avait autre chose. »

« Si je vois une voiture, je fais la course avec elle jusqu’au prochain feu. Ou j’essaye de les suivre aussi longtemps que je peux » 

Cette autre chose va lui être apportée sur un plateau par la finance. Grâce à Alan Greenspan de la FED, Lehman Brothers et la crise des subprimes, qui se généralise vite en 2008. Le milieu de l’architecture, privée de commandes, est touché de plein fouet. DiNoto, fusible dispensable, est l’un des premiers à sauter. Un mal pour un bien. « Je n’aurais jamais eu les couilles de partir moi-même, de quitter cette carrière, admet-il en sirotant son latté dans un petit café français du Lower East Side. Je serais resté là-bas jusqu’à mon dernier souffle, et en me repassant ma vie sur mon lit de mort, je me serais dit qu’au moins j’avais gagné beaucoup d’argent. » À présent débute la nouvelle vie de Joe, celle où il peut naviguer à vue. D’ailleurs, pendant six mois, il ne fait que se promener et courir. Puis se met à bosser dans un bar. Malgré son CV bardé de diplômes, Joe s’épanouit en servant des cafés. Il se fait des amis, des restaurateurs ou des musiciens qui le connaissent tous comme le « mec qui court ».

À ceux qui s’intéressent à son histoire et ses motivations, le barman propose de venir faire un tour. Personne ne le suit. Sauf des gars à vélos. « Une fois, je courais sur la piste cyclable. Je ne croise pas une âme de toute la nuit, jusqu’à ce qu’un cycliste arrive en face. Il est genre minuit, j’ai mes écouteurs et ce type braque sa lumière à haute intensité vers mon visage. Je suis aveuglé et je crie ‘fuck you’, sans voir qui c’est. Il fait demi-tour, me dépasse et pose son vélo. J’étais là ‘ok fils de pute, on va régler ça’. J’enlève mes écouteurs, je lui demande quel est son problème. Il me dit ‘pourquoi est-ce que tu cours sur une piste cyclable ?’ Je lui crie ‘fuck you’ en pleine face, je remets mes écouteurs et je me casse. Sauf qu’il remonte sur son vélo, me suit sans que je m’en rende compte et utilise une corne de brume juste à côté de mon oreille. Je ne peux toujours pas entendre tout à fait de celle-ci. Il s’est enfui et je l’ai pourchassé. Je crois que je n’ai jamais couru plus vite de ma vie, j’étais prêt à lui arracher la tête. » Et puis un jour, à l’automne 2011, Joe tombe amoureux. Elle aussi court. Elle non plus ne veut pas le suivre de nuit, surtout seule. Qu’à cela ne tienne, Joe suggère qu’ils soient accompagnés par deux ou trois compagnons. Il poste donc un message sur Facebook dans la foulée indiquant l’idée, le lieu et l’horaire, persuadé que ses amis vont répondre à l’appel.

Fêtes de nomades et courses de fixie

Le jour J, ils sont une demi-douzaine à se présenter ; aucun n’est un ami. Mais la sortie est un succès, qui se répète de semaine en semaine. Des coureurs de plus en plus nombreux sont attirés par le concept, le fait de courir vite, de nuit, dans la ville. Quelque chose d’intense, pas vraiment pour les débutants. Un peu à l’image de la relation qu’entretiennent Joe et sa runneuse: « On a eu une grande histoire, elle m’a beaucoup appris, mais on s’est consumé et elle est partie. » Joe se retrouve seul avec son groupe, dorénavant appelé Orchard Street Runners, du nom de sa rue fétiche où il leur donne rendez-vous. « À l’été 2012, on était entre 20 et 80 par nuit. C’est devenu un véritable lifestyle. Quasiment tout le monde était sans emploi à cause de la récession donc on avait toute la journée et toute la nuit pour courir. On courait, on faisait la fête, on dormait, on travaillait si on pouvait, et on recommençait ». OSR n’est un crew, Joe n’aime pas le mot, plutôt une tribu. « Je pense à l’époque où on vivait comme des nomades, où on chassait des animaux pour survivre, théorise Joe. En courant très vite ensemble, la nuit dans les rues, on touche quelque chose de cet ordre-là, de primitif, qui avait été enfermé pendant des générations. Tu peux sentir la poussée d’énergie quand tu cours avec deux ou trois autres personnes aussi vite que tu peux, que tu te retrouves distancé, et que tu as soudainement la force de revenir. C’est l’instinct. Quand les gens disent ‘je déteste courir’, c’est faux, c’est seulement parce qu’ils n’ont pas couru assez longtemps pour ressentir les bénéfices, la récompense qui va avec l’épuisement physique, pour comprendre de quoi la technologie les prive. Je n’ai plus le choix de faire ce que je fais, c’est un passage obligé émotionnellement, physiquement et chimiquement. » Pour satisfaire l’instinct de ses congénères, Joe met au point les Tuesday Run, sorties hebdomadaires d’au moins 25 kilomètres. Et puis surtout, la Midnight Half, grâce l’expertise de David Trimble. Déjà à la casquette de plusieurs courses cyclistes renommées, ce natif de l’Alaska rencontre Joe via sa fameuse petite-amie de l’époque. Un soir dans un bar, David raconte les folies de ses critériums urbains avec vélos à pignon fixe. Un verre en entrainant un autre, ils se regardent et se disent « on doit le faire ».

« Nike n’a pas besoin de me dire ‘Just Do It’,  je suis déjà en train de le faire » 

Il n’en faut pas plus pour que l’évènement voit le jour, avec des règles qui n’en sont finalement pas. Un point de départ, une ligne d’arrivée, quatre checkpoints, des routes ouvertes à la circulation et aucun tracé prédéfini. Tout comme lorsque Joe courait seul dans Manhattan. « C’est l’essence même de la course, de changer la manière dont courent les gens. »  Du coup, impossible de vraiment savoir où se trouvent les autres, comme l’explique Mac Schneider, producteur de documentaires sportifs et vainqueur en 2014: « Bien sûr, il y a des moments où on court ensemble ou on se croise, mais le reste du temps, je me demande toujours ma place dans la course, si je ferais mieux de ralentir l’allure ou de mettre un grand coup »

L’exemple de Jerry Faulkner illustre à merveille ce format si particulier. Débarqué de l’Oklahoma il y a deux ans, l’homme le plus rapide jamais inscrit à cette épreuve -un record personnel en marathon à 2h21- a déjà perdu trois fois. La première année, il n’a pas compris le format, persuadé qu’on allait lui indiquer la route. L’année suivante, il a compris qu’il devait trouver une route. Mais il s’avère que quelqu’un avec des bonnes jambes en avait une meilleure. Cette année, c’est Joe, des plus enthousiastes, qui la raconte le mieux: « Jerry a proposé à un concurrent, Dave, de courir avec lui, et d’accélérer à la fin pour décider qui allait gagner. Ils ont couru ensemble, jusqu’à ce que Dave fasse semblant d’être fatigué et laisse Jerry s’éloigner. Puis il a sauté par-dessus une barrière, suivi un autre chemin qu’il avait prévu et fini par gagner. Un coup génial. » Malgré son incapacité à s’imposer, Jerry apprécie le travail de Joe: « C’est un mec génial, le seul qui comprenne vraiment la course urbaine. C’est un vrai New-Yorkais ». Mac insiste lui aussi sur ce rapport entre Joe, sa course et sa ville: « C’est la course parfaite pour New York, sans règle, chacun pour soi au milieu de la ville qui ne dort jamais. Je me rappelle que lors de ma première participation, Joe était sur la ligne d’arrivée, suant et hurlant pour m’encourager à 1 heure du mat. Il était tellement chaleureux et enthousiaste, alors que je ne le connaissais pas vraiment à l’époque. Ce n’est pas donné à tout le monde d’organiser une telle course à New York. » 

Frank Lloyd Wright, Fox News et « hashtag mielleux »

D’autant plus difficile est l’organisation que Midnight Half, tout comme OSR et globalement tout ce qu’entreprend Joe, ne compte pas sur l’appui d’une quelconque marque. C’est lui qui porte la plupart du matériel, ses amis lui filant un coup de main pour le reste, que ce soit les photos ou la nourriture. Hors de question de laisser l’argent d’un sponsor pourrir ce fragile équilibre. Un véritable mode de vie pour quelqu’un qui ne porte pas de logo, et n’est pas non plus fan des tatouages. « Maintenant, tout le monde suit cette mode d’hashtag mielleux, de photos stupides et de citations inspiratrices. Nike n’a pas besoin de me dire ‘Just Do It’, je suis déjà en train de le faire. Les gens qui m’aident sont des personnes inspirées par l’approche minimaliste que j’ai créée, soulagées de faire quelque chose basée sur une certaine forme de pureté, de passion, créée par quelqu’un qui n’y gagne rien. Prenez l’exemple du marathon de New York: on t’attaque avec des putains de sponsors de la seconde où tu t’inscris à la seconde où tu quittes la course. Les gens pensent qu’OSR est une marque, mais ce n’est pas une marque, c’est moi. Moi qui suis moi-même. C’est Do It Yourself, avec tes propres mains. J’ai appris à faire confiance à mon intuition. À chaque fois que je l’ai fait, j’ai réussi. » Joe se remémore alors un conseil donné par son cousin, alors vice-président de CBS News, lorsqu’il a eu son premier diplôme d’architecture. « Il m’a demandé si j’aimais l’architecture. J’ai répondu: ‘Evidemment, j’aime l’architecture, je vais être le prochain Frank Lloyd Wright.’ Il m’a dit: ‘Tu vas apprendre avec le temps que la passion est tout. Et si tu es assez passionné, l’argent viendra.’ Je croyais avoir compris, mais je ne l’ai vraiment compris que récemment. Ce qui est en toi est indéniable, et si tu l’écoutes, les gens autour de toi le ressentiront. »

Un postulat que comprend mieux aujourd’hui sa famille, longtemps indécise face à son changement radical de vie. Surtout depuis que Joe est passé sur Fox Five News« Néanmoins, je comprends leur point de vue. Ils ont payé pour mon diplôme d’architecture. Ils pensaient que j’étais sur la bonne route. Alors que ma vie aujourd’hui, elle ne paye pas vraiment. Pendant six ans, j’ai galéré comme un dingue. À la limite de crever de faim. J’ai seulement réussi à le monétiser depuis un an, en devenant consultant. » Joe aide notamment des marques à développer leur gamme running vers le haut. Malgré le succès, il n’oublie de penser à être lui-même. Sur le site d’OSR, il a ainsi récemment posté un billet suite à l’annulation d’une sortie. On pouvait y lire notamment: « Je ne vous dois rien. Vous devriez d’ailleurs être en train de courir seul à l’heure qu’il est. » Courir, la nuit, dans New-York. Seul. « Les conversations quand tu cours en groupe sont cools, mais courir est un sport individuel. Les heures passées seul à courir sont révélatrices de qui tu es, tes capacités, tes limites, ta physiologie. Te dépasser quand il n’y aucune influence extérieure est beaucoup plus gratifiant que finir avec vingt autre personnes. C’est aussi pourquoi à la Midnight Half, on ne te donne pas de médaille. C’est juste une excuse pour te faire payer plus. Les récompenses ne sont pas tangibles, c’est à propos de toi. Seulement toi. » Oui, toi là.

Auteur : Charles Alf Lafon, à New York
Photos: Roger Kisby
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