Enquête – Les Color Runs vues par la communauté indienne

Auteur : Ariane Picoche

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Les colors runs explosent depuis quatre ans, mais elles tirent leur inspiration d’une fête hindoue qui existait déjà à l’Antiquité : la Holi. Clin d’œil bienveillant ou réappropriation culturelle ? On a demandé à quelques Indiens ce qu’ils en pensaient.

"tu feras gaffe, tu as de la peinture dans l'oeil"

Vous connaissez sans doute les color runs, ces courses festives venues des US, où musique et jets de poudres colorées s’entremêlent pour le plaisir des runners pros et amateurs. Vous vous êtes peut-être même déjà pris au jeu à Paris, Marseille ou Calais. Mais saviez-vous qu’elles s’inspiraient de la Holi, une tradition hindoue perpétuée en Inde depuis des siècles ?

Pour accueillir le printemps et célébrer la fertilité, courant mars, on fête la Holi dans les rues et les maisons indiennes, avec des pigments colorés que l’on se jette joyeusement à la figure et de bons petits plats savourés en famille.

Floriane Zaslavsky, doctorante à l’EHESS, rattachée au Centre d’Étude de l’Inde et de l’Asie du Sud, a expérimenté ce qu’elle appelle un “jeu” : “La veille, on sent monter une certaine excitation. Des feux sacrés sont allumés, on va acheter des poudres colorées, les ‘rangolis’ se multiplient sur le sol…” En plus d’être une fête très gaie, la Holi a quelque chose de carnavalesque. La hiérarchie sociale, prégnante en Inde, semble soudain suspendue.

Virender, originaire du Rajasthan, a grandi dans un foyer hindou modéré et à 33 ans, se considère “plus spirituel que religieux”. Enfant, il adorait participer à la Holi : “C’est un événement où tout le monde est bienvenu, quelle que soit sa confession ou sa caste.” La partie religieuse avait lieu avant, dans l’intimité, autour d’un feu de joie “donné en l’honneur du démon Holika, dont les éclats se dispersaient dans les cieux”. Il se rappelle des bonbons, des vœux formulés aux voisins et des couleurs intenses envahissant la campagne environnante. “Évoquer ces souvenirs, c’est comme une nouvelle célébration.”

Devika, 29 ans, est née à Jamshedpur, de parents hindous pratiquants, mais s’est forgé ses propres croyances au fil du temps. Pour elle, la Holi est comparable au Nouvel An. Les hostilités, les règles quotidiennes et les oppositions entre les genres cessent d’exister : “C’est peut-être le seul jour où les hommes et les femmes peuvent toucher des étrangers, via le medium des couleurs.”

D’une région à l’autre, la Holi revêt différents visages. Symbole du retour des beaux jours, elle est très importante dans le nord, où l’hiver est bien plus rigoureux que dans le sud. Celle du campus de la Jawaharlal Nehru University à Delhi a beaucoup marqué Floriane : “Des centaines d’étudiants se retrouvent. Des tonnes de poudres sont lancées, des litres d’eau colorées vous tombent dessus, accompagnés de musique enflammée et de grandes rasades de Bhang Lassi, une boisson typique à base cannabis… On disparaît peu à peu derrière des couches et des couches de couleurs.”

“C’est un événement où tout le monde est bienvenu, quelle que soit sa confession ou sa caste.” – Virender, 33 ans

"le flashy vous va bien au teint"
"voir la vie en rose"

LA COLOR RUN : BON OU MAUVAIS REMAKE ?

Depuis 2012, les color runs fleurissent en Occident. De la Holi, elles ont gardé les couleurs – bien qu’ils ne s’agisse pas de pigments purs, mais de fécules de maïs teintées – et la dynamique positive. Le 1er octobre, la Colore Caen réunira près de 5000 runners. Vincent Eudier, l’un de ses organisateurs, présente cette première édition comme le rendez-vous “fun” de la rentrée : “C’est un prétexte pour courir, faire la fête et donner le sourire aux participants.” L’originalité de la course repose sur son parcours en centre-ville qui valorise le patrimoine architectural et culturel caennais.

Selon Floriane, les color runs semblent dénuées de portée symbolique : “On s’inspire d’une tradition ancienne, lointaine et photogénique, pour lancer un événement ‘neuf’ à domicile. Les bhangs et repas de fête sont remplacés par 5 km de course et un DJ set. L’aspect marketing d’un rapprochement entre ces color runs et la Holi fait peu de doute. Demeure néanmoins l’idée d’un rassemblement ‘joyeux’ avec ses amis et ses voisins.” Vincent Eudier insiste sur cette convivialité, qu’il estime salutaire aujourd’hui : “On a besoin de grands moments populaires pour s’amuser, casser les codes et vivre mieux en société.”

Alors se sent-on trahi, volé, quand une culture emprunte une particularité de notre culture ? Devika regrette que les sites des color runs fassent peu voire pas mention de la Holi, mais apprécie la démarche : “Les organisateurs ont utilisé son concept pour motiver les gens à courir, ce qui est une super façon d’inciter à participer aux marathons.” D’après Virender, pas étonnant qu’on s’en soit inspiré car on aurait tous besoin de “vibrations colorées”. Il propose d’ailleurs d’aller plus loin encore dans le multiculturalisme : “On pourrait distribuer des flyers sur la Holi pendant les courses. Au-delà des gens, on connecterait les cultures.”

"Le 1er octobre, la Holi s'invite à Caen"

“On a besoin de grands moments populaires pour s’amuser, casser les codes et vivre mieux en société.” – Vincent Eudier , organisateur de la Colore Caen

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