Plutôt mourir que courir

Ils regardent les coureurs du dimanche et les passionnés de course à pied avec admiration, ou terreur. Eux ne s’en cachent pas : ils détestent courir. Mais qu’ils soient pompier, professeur ou haut fonctionnaire, ils ont dû, au cours de leur vie, se résoudre à chausser leurs baskets. Témoignages phobiques. 

« On était réveillés avec le branle-bas pour une heure de footing: l’enfer »
Céline*, 35 ans, officier de la Marine

Pour Céline, la haine a commencé à l’école primaire, dans une cour de récréation. « On ne nous disait jamais à l’avance s’il y avait sport, déterre-t-elle. Du coup, quand on courait, c’était avec la tenue qu’on avait pour la journée. Je me souviens avoir fait des tours dans la cour avec mes petites chaussures et ma jupe. » Aujourd’hui, la jeune femme âgée de 35 ans, est militaire de carrière, diplômée de l’Ecole d’administration des affaires maritimes. Pour en arriver là, Céline a dû courir, bien trop souvent à son goût : la formation militaire n’épargne personne. Chaque jour, entraînement à 6h, et à jeun. « On était réveillés avec le branle-bas pour faire une heure de footing. Les filles devaient courir devant pour que tout le monde se mette à notre rythme. Comme c’était la honte si nous allions trop lentement, je courais à une allure beaucoup trop rapide pour moi. Sans compter que je ne suis pas du matin… C’était vraiment un enfer. »

Cette Bretonne, née à Landerneau, est à son aise dans l’eau. Nageuse de bon niveau, elle aime exprimer son explosivité dans les bassins. Là encore, quand elle s’est entraînée pour des compétitions, la course à pied s’est immiscée, inexorablement. « La reprise de la saison se faisait toujours avec des séances de footing, pendant un mois! peste-t-elle. Le coach disait qu’il fallait se décrasser en courant. C’était dur, violent. Je n’avais qu’une hâte: retourner dans la piscine. » Maintenant qu’elle a intégré la Marine nationale, Céline a le devoir de s’entretenir physiquement. La plupart de ses collègues tiennent la forme en enchaînant les kilomètres à pied. Certains tentent parfois de la convaincre d’enfiler ses baskets. Elle refuse presque à tous les coups ; quand elle accepte, elle le regrette. « Après deux ou trois séances, même avec des amis, j’arrête. C’est ennuyeux, on se fait vraiment mal. C’est plus fort que moi, je déteste ça ! »

« Des souvenirs de jambes dures, d’envie de vomir, de tête qui tourne »
Gabriel, 34 ans, professeur d’EPS

Gabriel passe l’essentiel de ses journées en chaussures de course. C’est confortable et, surtout, c’est l’uniforme: il est professeur d’EPS. À ses élèves de banlieue parisienne, il essaie de transmettre sa passion, lui qui touche à tous les sports depuis son plus jeune âge. « J’ai commencé le football et le karaté à 6 ans, dit-il. Je pratique le basket, le tennis, le ping-pong, le surf, je fais du ski l’hiver. J’aime un peu toutes les disciplines. » Toutes, sauf une : la course à pied, passage pourtant obligé du programme d’EPS. « Là, j’avoue que j’ai du mal, grince-t-il. Je trouve ça lassant, pas ludique du tout. » Pire : sa compagne est, elle, une fanatique de running. Inscrite dans un club depuis de nombreuses années, elle pratique la compétition en cross et sur route. Gabriel fuit tant qu’il peut la course de couple. « Il vaut mieux pas ! alerte-t-il. On a essayé une fois mais ça ne s’est pas bien passé. Elle voulait courir devant, moi aussi. On a fini par tous les deux accélérer. Je suis arrivé à la distancer au début, mais je me suis flingué les jambes et vers la fin de la sortie, elle m’est passée devant. Je crois avoir vu un petit sourire au coin de ses lèvres. »

À quand remonte cette allergie sportive ? Gabriel n’a pas de réponse, mais il soupçonne le CAPEPS, l’examen pour devenir enseignant d’EPS. « Il faut choisir une discipline athlétique, et la première année où j’ai passé le concours, j’avais pris le 800 mètres. J’ai des souvenirs de jambes dures, d’envie de vomir, de tête qui tourne après les séances spécifiques. J’ai raté le concours alors l’année suivante, j’ai pas hésité à remplacer le 800 par le lancer du disque ! » Dès qu’il peut, Gabriel fuit la région parisienne pour rejoindre Montpellier, d’où il est originaire. Là-bas, il retrouve ses potes de jeunesse, le football et son club de toujours, l’US Montagnac. « J’y joue depuis dix ans ! Le seul moment compliqué, c’est la prépa du mois d’août, quand le coach nous demande de ramener les baskets et les crampons. S’il faut courir, je m’y plie, mais je préfère encore le faire avec un ballon ! » Au collège, Gabriel a également sa technique pour ne pas trop user ses chaussures de course. « J’ai toujours les baskets aux pieds pour montrer l’exemple mais je ne suis pas obligé de courir longtemps, sourit-il. Je dois parfois montrer les exercices aux élèves mais mon rôle, c’est de les faire courir. Et à ceux qui n’aiment pas ça, je leur explique que ce n’est pas grave: le sport, ça ne se réduit pas à courir ! »

« Ok fils de pute, on va régler ça »

C’est grâce à sa doc qu’il troque les quelques minutes sur le tapis de course de sa salle de sport pour des sorties au grand air dans les rues de Manhattan, où Joe vient de déménager pour ses études d’architecture. « Les kilos superflus se sont rapidement évaporés. Un kilomètre est vite devenu cinq puis huit puis quinze par jour, à peu près cinq fois par semaine. » Courir dans la ville est aussi un excellent moyen de la découvrir. Même s’il a vécu à New-York toute sa vie… « À pied, tu vois des choses que tu ne verrais jamais en voiture ou dans le métro. » Pourtant, Joe en a vu des choses: « Dès mes 8 ans, je passais mes étés avec mon père à faire des livraisons. On allait à 2h du matin dans le Bronx charger le camion à la boulangerie de mon grand-père, on partait une heure après et on livrait partout dans Manhattan, d’Harlem au quartier financier. J’étais hyper excité, c’était l’aventure: j’ai vu des types prendre des balles, des ruelles rouges de sang. »

Pour retrouver cette sensation, Joe décide de courir en nocturne. Il tombe amoureux du vide, plus grand encore après les attentats du 11 septembre 2001. « Tout le monde avait peur, j’avais la ville rien que pour moi. Et puis courir la journée ou le matin, je trouvais ça très cliché. La nuit, tous mes muscles sont relâchés, mes sens plus alertes, j’ai l’impression de courir plus vite, d’avoir plus d’énergie. Si je vois une voiture, je fais la course avec elle jusqu’au prochain feu. Ou un cycliste. Ou j’essaye de les suivre aussi longtemps que je peux. Courir pendant 2-3 heures après avoir fait ce que j’avais à faire, ne pas avoir à supporter la chaleur du soleil, le trafic, du monde partout, c’était la liberté. » Une liberté à laquelle il ne peut goûter le reste du temps. Sans copine, sans beaucoup d’amis, Joe passe ses journées en bas de la chaine alimentaire d’un cabinet d’architecte. Chaque jour, dès 9h, il se retrouve à son bureau, corvéable à merci. « Les trois premières années de ta carrière, tu dois faire X heures pour avoir ta licence. Alors ils en profitent, te traitent comme une merde, te payent pareil. Je travaillais parfois 20h par jour. Et ils te disent qu’ils vont te récompenser avec un bonus à la fin de l’année et tu n’as rien. » Joe réalise alors que le métier de ses rêves n’est pas aussi créatif qu’il le pensait. Piégé, il va évacuer toute sa frustration dans les rues, foulée après foulée. « J’avais un job, j’avais la sécurité, mais je voulais autre chose. Je ne savais pas encore quoi, mais je savais qu’il y avait autre chose. »

« La course, c’est du temps perdu »
Vincent*, 37 ans, haut fonctionnaire du Ministère de l’intérieur

Jusqu’en 2015, le concours d’entrée de l’Ecole nationale d’administration incluait onze épreuves, dont le sport. Vincent, désormais haut fonctionnaire du Ministère de l’intérieur, doit en passer par la natation, le lancer du poids et la course de vitesse. Le jeune trentenaire prépare ces épreuves avec minutie. Pour espérer décrocher la moyenne sur 100 mètres, il s’oblige, des mois durant, à courir deux à trois fois par semaine dans la capitale. « J’habitais à l’époque en plein cœur de Paris et je courais dans des quartiers magnifiques, autour des Îles de la Cité et Saint-Louis, se souvient ce grand garçon d’1,90 mètre plus à l’aise en bibliothèque que dans un stade. Cela permettait de découvrir ces rues sous un œil nouveau, mais je n’ai jamais aimé la course à pied. Je vivais cela comme une contrainte. Et puis, il faut reconnaître que mes progrès étaient assez faibles. » Pour lui, la course à pied est d’abord un traumatisme d’enfance. « Même si je ne finissais pas dernier, j’étais en queue de peloton donc ce n’était pas très agréable », raconte celui qui est alors plus habitué des premières places et des félicitations.

De ces tours de terrain, Vincent se souvient d’une même douleur: le point de côté, que certains profs l’accusent parfois de simuler. « Le mépris des enseignants pour les élèves pas doués en sport a réussi à me dégoûter. » À tel point qu’au moment de choisir son orientation post-bac, Vincent décidera de candidater uniquement aux instituts d’études politiques où le sport n’est pas obligatoire. « Après avoir subi les cours d’EPS au lycée, il n’était plus question d’en faire à Sciences Po. Pour moi, la course, c’est du temps perdu. » L’épreuve de course de vitesse de l’ENA a finalement lieu un jour de novembre, à l’INSEP. C’est la première fois que Vincent foule le tartan d’une piste d’athlétisme. Après ces mois d’entraînement, il donne tout ce qu’il a, sous les yeux des inspecteurs de la jeunesse et des sports « tout heureux de pouvoir se payer la tête de futurs énarques ». Son temps sur la ligne droite ? Vincent ne s’en souvient guère. Probablement plus de 18 secondes : « Au final, j’ai eu zéro à l’épreuve, donc tout cela n’a servi à rien ! Il y a deux ans, le sport a disparu du concours… » Depuis, il a remis sa paire de baskets au placard. L’envie de la chausser a irréparablement disparu.

« Paris m’a dégoûté de la course à pied »
Cyril, 25 ans, sapeur-pompier à Paris 

Leur maillot bleu, leur short rouge et leur corps musclé font partie du paysage des rues parisiennes. Chaque jour, ou presque, les sapeurs-pompiers de Paris peaufinent leur condition physique en groupe et à allure rapide. « Il faut courir, peu importe la température et la météo. Souvent, c’est tôt le matin, sans petit-déj et avec une bonne nuit blanche dans les jambes. » Depuis sa caserne, où retentissent sans cesse les alarmes, Cyril grimace. Il déteste la course à pied. Le jeune homme, originaire de Cahors, avait toujours rêvé d’intégrer la prestigieuse brigade des sapeurs-pompiers de Paris. Pour cela, il a dû en passer par le feu. D’abord, au concours d’entrée, le « test VMA Luc Léger » : enchaîner les tours de piste en augmentant sa vitesse d’1 km/h toutes les deux minutes, jusqu’à ne plus pouvoir respirer. « Il faut réussir à atteindre le douzième palier, explique Cyril. Ce n’est pas impossible, il faut courir autour de 13 km/h je crois. » Ensuite, une fois le concours en poche, tous les militaires, du plus bas au plus haut gradé, doivent se coltiner chaque année le « Test Cooper » : douze minutes au chrono, le plus vite possible. « Pour le valider, ils nous demandent de faire 2 600 mètres, poursuit le pompier. Avec 3 000 mètres, on sait qu’on est tranquille et avec 3 300 mètres on a 20/20. Moi je vise toujours le 3 000 mètres, ça me suffit largement pour me claquer les jambes. » Cyril n’a pourtant pas toujours rechigné à l’effort. Plus jeune, il a même participé à quelques compétitions. « J’étais dans un club, je faisais les cross dans la région. Je n’en ai pas un mauvais souvenir. À vrai dire, le dégoût de la course à pied m’est venu ici, à Paris. Peut-être parce que je le fais par obligation, et aussi parce que la course est un sport très traumatisant. J’ai eu pas mal de blessures à essorer et quand on est pompier, on n’attend pas trop la parfaite guérison. » En poste depuis maintenant cinq ans, Cyril préfère aujourd’hui se maintenir en forme sur un vélo qu’en cognant le bitume, et mise sur l’ancienneté pour échapper aux sorties matinales. « Au boulot, désormais, je peux sauter des sorties. Disons qu’il y en a des plus obligatoires que d’autres, et je peux choisir. Je suis en bonne condition physique, je passe le test annuel, et je suis content comme ça. Mais la course à pied comme loisir, c’est fini ! »

Auteur : Luca Endrizzi et Sylvie Marchal
Illustrations Hector de La Vallée
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