Triche, drogue & marathons

Shéhérazade serait jalouse de ces histoires. Un cocktail whiskey, champagne, vin rouge, un flirt avec la mort ou un goût prononcé pour la triche, pour tout cela les premiers marathons olympiques sont mythiques.

C’était à la bonne franquette. Au début des Jeux modernes en 1896, le marathon était un peu organisé « à la one again » comme dirait l’autre, c’est-à-dire n’importe comment. Si Pierre de Coubertin et Michel Bréal avaient fixé quelques conditions à respecter comme ne pas être professionnel pour avoir le droit de participer, le laxisme de certaines réglementations ont donné place à des scènes incongrues. Sur les quatre premières éditions, on trouve quelques pépites dignes de Benny Hill dans le dénouement du marathon olympique. Voyez plutôt.

Tout pour la Grèce

Naturellement, l’Histoire lie éternellement le marathon à la Grèce, au point d’y réaliser les premiers Jeux Olympiques de 1896. Et la beauté du sport fait que Spyrídon Loúis, athlète grec, est à jamais le premier à inscrire son nom au palmarès de la course olympique devant son public. Un grec qui gagne une course grecque en Grèce, comment dire… Selon Charlie Lovett, écrivain britannique de Olympic Marathon, c’est l’engouement que suscite la victoire d’un marathonien local qui a permis à la discipline de traverser les décennies jusqu’à aujourd’hui. Ce qui explique peut-être la disqualification avant le départ de Carlo Airoldi, professionnel italien de l’époque, pour, justement, son statut de coureur expérimenté. Ou encore que l’ensemble des dix-sept participants n’était composé que de quatre coureurs étrangers – un Anglais, un Australien, un Français et un Hongrois – qui, eux, n’ont pu se préparer sur le parcours officiel comme l’ont fait les treize autres. À bat la théorie du complot ! C’est en réalité une série de mésaventures qui a provoqué le dénouement final, notamment un cycliste qui fauche le tricolore Albin Lermusiaux pendant que les trois autres étrangers abandonnent de fatigue à quelques kilomètres de l’arrivée. Spyrídon Loúis, premier des Grecs derrière le quatuor, profite de l’aubaine pour s’imposer. Le tout après avoir siroté un verre de rouge au tiers de la course en assurant aux badauds, selon l’auteur Charlie Lovett, qu’il gagnerait cette course…

« Et si on testait les limites de l’hydratation chez les coureurs ? » 

La mort ou la strychnine

« Insensé », « désastreux », « fou », les superlatifs à l’effigie du marathon olympique de 1904, aux États-Unis, sont pléthoriques pour les journalistes du début du siècle. Outre le fait qu’ils devaient se défier au milieu du trafic, des trains, tramways et piétons, les coureurs ont droit à 32°C au mercure, le tout couvert par deux seuls points de ravitaillement ; un choix volontaire de l’organisateur James Edward Sullivan pour étudier la déshydratation chez les candidats. Mythique. 40 bornes plus tard, le bilan final est aussi rocambolesque que la course elle-même. Un coureur manque de mourir par inhalation prolongée de poussière, un Cubain s’intoxique avec des pommes pourries, un Américain gagne par triche et encore un, l’emporte par dopage. Mais des deux vainqueurs, il n’en restera qu’un. Fred Lorz se voit déshérité de son succès après que sa supercherie est révélée : épuisé dès le quatorzième kilomètre, il monte dans une voiture balais pour reprendre dix-huit bornes plus loin et passer l’arrivée comme une fleur. De sa malhonnêteté découle le couronnement de son compatriote Thomas Hicks, désarçonné par la fatigue et apte à avancer par la double injection de strychnine, bon stimulant du système nerveux et, accessoirement, poison mortel. Les coachs du malheureux ne voulaient pas qu’il s’arrête. Pari réussi : à défaut de tenir debout, le marathonien passe la ligne d’arrivée porté par ses supporteurs, remuant les pieds dans le vide sous l’effet des hallucinations du poison. (Non le dopage n’était pas encore interdit)

Derrière l’oreille

1908 marque le marathon comme l’année où la distance passe officiellement à 42,195 km. Au-delà des caprices de la maison de Windsor, c’est aussi le destin tragique d’un Italien qui rend mémorable l’édition de Londres. Derrière la musicalité de son nom, Dorando Pietri, petit bout d’1,59m, est pour toujours le premier à avoir passé l’arrivée du premier « vrai » marathon. À ceci près qu’il est absent du classement officiel de la course. La faute à une disqualification pour avoir été aidé à surmonter un effort exhaustif et, comme tous les quatre ans, une déshydratation fatale. L’Italien, qui parvient à atteindre le stade pour le dernier kilomètre et demi de course, se trompe de sens dans le plus grand manque de lucidité. Remis sur le droit chemin par des officiels, il s’effondre à quatre reprises et est relevé autant de fois sur les 350 derniers mètres. Une distance qu’il met dix minutes à parcourir, soutenu par un médecin irlandais et un organisateur britannique sur la ligne l’arrivée. La foule salue l’effort, l’exploit et les valeurs sportives d’un moment émotionnellement fort. Sauf que, quelques secondes après, débarque l’Américain Johnny Hayes, décidé à appliquer les règles qui stipulent qu’aucune aide extérieure n’est autorisée. La victoire lui revient alors et Hayes devient le premier détenteur du record du marathon. Mais comme dans les films, un rendez-vous officieux est organisé en novembre de la même année pour départager les deux hommes. Dorando Pietri y a prouvé qu’il avait bien les plus gros chronomètres.

Où est Shizo ?

C’est resté un mystère non élucidé pendant un demi-siècle. Lors du marathon olympique de Stockholm de 1912, le Japonais Shizo Kanakuri, second représentant de son pays dans ces Jeux, fait partie des trente-trois marathoniens que la chaleur éprouvante du jour (30°C) pousse à abandonner. Problème, il n’a jamais été retrouvé par les officiels. En 1967, la vérité est révélée. Au 27e kilomètre, éreinté, le nippon trouve refuge à la terrasse d’une maison où il s’abreuve de jus de fruit, attablé avec ses hôtes. Gagné par la honte, il retourne immédiatement vers l’Orient sans jamais donner de nouvelles à personne et continue sa vie de marathonien au point de participer aux Jeux de 1920 et 1924 incognito. À l’inverse au Japon, il est une véritable personnalité de la course à pied et créateur d’une course mythique de 218 km, l’Hakone Ekiden. C’est ainsi qu’il sera invité en 1967, par le comité olympique suédois, à venir terminer sa course, soit 54 ans, 8 mois, 6 jours, 5 heures, 32 minutes et 20 secondes après son départ.

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